Une nouvelle vie

 On naît, on grandit, et soudain le processus s'inverse. Alors, la longue déchéance du corps humain débute. Les chairs s'amollissent et se fripent, la vision se brouille, les os se tassent. Marguerite ferma pour la dernière fois le portail et s'en alla le dos courbé, appuyée sur sa canne.

Le taxi la déposa devant sa nouvelle maison, un immense bâtiment de fer gris, impersonnel. Un succédané de jardin mettait de la verdure dans cette tristesse : trois minuscules vignes asphyxiées par la pollution et un buisson mort dont les branches se brisaient sur le sol. Un cri bref retentit. Une forme s'agita derrière un rideau opaque. Les cris s’accentuèrent, puis reprirent avec régularité. Toujours le même son. Aucune émotion n'en transparaissait. C'était juste un cri bestial, le cri de la folie.

 

Avec l'âge, la liste de médicaments non remboursés s'était allongée, et lorsqu'elle osait se plaindre on lui expliquait que c'était normal car tout le monde savait que les retraités étaient les seuls à avoir encore de l'argent. Elle ne pouvait rien faire d'autre que de serrer davantage les poings sur son cabas.

Elle n'osa pas entrer. Son regard glissaderrière la vitre. Depuis des fauteuils, d'innombrables yeux la fixaient d'une lueur éteinte.Un homme bavait, la moitié de son visage tordu par une grimace. Un autre vieillard s’avança difficilement vers les toilettes et secoua brutalement la porte, sans réussir à l'ouvrir. Une très vieille femme coiffée d'un casque hochait la tête sans discontinuer. Elle ressemblait à ces chiens oscillants posés sur la lunette arrière des voitures. Marguerite avait toujours déploré cette tradition stupide d'encombrer son véhicule d'objets au goût douteux.

 

Elle poussa la porte d'entrée et l'odeur l'assaillit de plein fouet. Elle n'était pas préparée. Le bâtiment entier sentait la vieille pisse et l'apathie. Les yeux embués, elle ne remarqua pas l’infirmière qui s'approchait. Avec condescendance, celle-ci lui expliqua le fonctionnement du lieu d'une voix aiguë en exagérant ses expressions.

– Petit-déjeuner huit heures, déjeuner midi pile, dîner six heures. Activités l’après-midi. La télé est gratuite, profitez-en.

Elle avait la désagréable impression de retomber en enfance. Une colonie de vacances comme celle dont parlaient ses arrière-petits-enfants.

 

Puis, une aide soignante l'assit de force sur un fauteuil roulant, sans écouter ses protestations. Elle savait marcher, pas la peine de la mettre dans une poussette. Elle grommela un moment mais s’arrêta, saisie de stupeur. Elles venaient de croiser un autre dément, qui demandait sans cesse l'heure en hurlant. Une mémé accrochée à son déambulateur l'insulta. Face à ce vacarme, les autres résidents assis dans le couloir s’agitèrent quelques instants puis retombèrent dans leur prostration habituelle.

 

Lors du dernier repas de famille, ils avaient mangé de l’andouille. Vraiment excellente mais le déjeuner avait été gâché par la nouvelle. Ses fils la lui avaient jetée à la figure, comme une pierre à un chien. De la haine pure. Elle ne comprenait toujours pas pourquoi. Ils avaient vendu sa maison à des touristes, quisûrementmettraient du crépi jaunâtre sur les pierres centenaires et remplaceraient la vieille cheminée par un brûleur à gaz.

Sa nouvelle chambre était au fond du couloir, petite, avec un horrible papier peint fleuri. Une énorme étagère et un lit médicalisé constituaient le mobilier. Le désespoir enfla dans sa poitrine, ses mains tressautaient sur ses genoux. Elle ne pourrait pas s'en aller. Elle s'assit sur le lit, toutes ses pensées concentrées sur ses fils. Elle ne comprenait décidément pas ! Elle avait cru se conduire en mère aimante, répondant à leurs moindres besoins. Tout son univers avait tourné autour d'eux, et puis ils étaient partis un jour, en claquant la porte. Trente années d'absence. Ils étaient réapparus peu de temps auparavant. Elle s'était méprise sur leur retour.

 

Mais c'était à cause d'eux qu'elle se trouvait ici. Ils s'étaient d'abord montrés aimants et attentionnés comme jamais. Elle les avait couverts de cadeaux. Ils lui avaient adouci la vie, en l'aidant au quotidien. La mère qu'elle était n'avait jamais douté. Et puis, elle avait voulu partir en voyage vers les îles. Le banquier l'avait regardée d'un drôle d'air, lui refusant le prêt. Lors du dîner en famille, elle avait raconté cette visite.

 

Hier, avec un sourire cynique, ils lui avaient offert un chien en plastique qui hoche la tête. « Tu penseras à nous ». Elle l'avait jeté par terre dans un accès de colère, espérant les voir réagir. Ils avaient pouffé de rire. Ses fils l'avaient placée sous tutelle pour ensuite détourner son argent. Ils l'avaientassignée en maison de retraite. Pourtant, avant de partir, elle avait ramassé en cachette le chien, mais n'avait pas réussi à le réparer.

 

Depuis son lit, elle observait un unijambiste qui fumait tranquillement sur son fauteuil roulant. En ricanant, il lui fit un doigt d’honneur.

Elle sourit tristement, et s'endormit en regardant le chien ébréché osciller sur la table.

 

 

FIN

 

 

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